14.04.2006
cigogne..
LA FEMME-CIGOGNE
Jean vit tout seul dans le marais depuis la mort de ses parents. Il habite une pauvre masure isolée entre les canaux et les champs. Il travaille ici ou là et n’a jamais voulu s’éloigner de cette terre mêlée d’eau qui l’entoure. Il la connaît si bien depuis sa plus jeune enfance que loin d’elle il respire mal. Il a besoin pour repère d’avoir sous les yeux toutes les traces anciennes de la mer qui auparavant venait lécher le parvis de l’église et les pieds du coteau maintenant planté de chênes et de peupliers. L’endroit est désert ou presque alors qu’autrefois la place devant l’église grouillait de marchands, sauniers, marins et rouleurs de barrique de tous horizons.
Jean aime l’étendue plane de ce tapis vert brillant d’eau par endroits, ce silence dans la lumière solaire.
Jean n’est pas un causeur, un discoureur, un palabreur.
La mer est loin aujourd’hui.. On ne se déplace plus en barque ici mais en sautant par dessus les canaux à l’aide de la pigouille ou en menant ses pas d’initiés aux gués improvisés avec quelques planches qui permettent de traverser le lent déroulement de la prairie.
Jean aime à rendre service, réparer un toit ou une barrière, soigner une vache, donner un coup de main. Payé en fromages ou en légumes, il subsiste dans ce marais qui regorge de carpes, d’anguilles, de crevettes grises et blanches mais aussi d’asperges, d’ortie, de verveine, de pruneliers. Son vrai luxe, sa grande richesse c’est le marais justement, ce marais doux, eaux douces et salées coulant ensemble, à perte de vue, ces canaux nappés de lentilles, les roselières légères maniées par le vent, les barrières de bois bergères du bétail, le ciel d’opale les matins frais, le vol lourd et majestueux des cygnes. Jean ne compte pas le temps en lunes ni en saisons mais en arrivée et départ de cigognes. Son grand-père maternel lui a transmis l’amour des oiseaux, avec lui il a passé des heures à observer le chardonneret par exemple quand il vient cueillir les graines sur les chardons, ces graines exactement adaptés à la forme de son bec, ou boire dans les feuilles de cette plante que les Anciens nomment « le cabaret aux oiseaux ». Oui, le grand-père lui a appris cela et aussi qu’autrefois les gens ne pensaient pas que les hirondelles partaient ailleurs ; ils croyaient en les voyant disparaître dans les roseaux qu’elles se transformaient en poissons.
Un soir de printemps, après une journée de ciel tourmenté, Jean découvre au pied de quelques roseaux une cigogne couchée dans l’herbe. Elle n’esquisse aucun mouvement de fuite mais pose sur lui deux yeux noirs et brillants. Délicatement il écarte les plumes, voit l’aile blessée, sent la vie qui palpite sous le flanc, soulève l’oiseau et l’emporte jusqu’à sa cabane. Il ranime le feu de sa cheminée, soigne la cigogne, la nourrit , fait tant et si bien que quelques jours plus tard, elle a repris suffisamment de force pour le quitter et s’envoler. Vaguement triste, Jean agite sa main en guise d’adieu.
A quelque temps de là, le marais est une nuit secoué par un orage et une tempête terribles. Jean craint pour son toit , redoutant qu’il ne résiste pas et soit emporté comme un fétu de paille. Entre deux claquements de tonnerre il a l’impression d’entendre frapper à sa porte. Jean croit d’abord à une branche agitée par le vent violent contre le bois. Mais les coups suivants sont si nets qu’il finit par aller ouvrir. Il découvre alors dans un rideau de pluie une jeune fille ruisselant, toute droite, trempée d’eau de la tête aux pieds. La jeune fille le fixe de ses yeux noirs et brillants. Il recule pour la laisser entrer, elle s’approche du feu. Tandis que Jean puise dans ses maigres provisions de quoi improviser un repas, elle se sèche et enfile les vêtements qu’il a gardés de sa mère.
Elle paraît si jeune et si perdue dans cette grande robe délavée !
Jean le taiseux , lui qui aime avant tout le silence, le vrai celui qui laisse exister le chuintement des roseaux, le langage des oiseaux, les frissons de l’herbe, lui qui n’articule pas trois syllabes certains jours, cette nuit-là trouve peut-être les mots, assurément les gestes et les regards car la jeune fille arrivée dans le déluge du ciel ne repart pas.
L’amour entre ces deux –là grandit lentement, aussi vaste que le marais à l’horizon, aussi clair que les matins de printemps, aussi serein que la lumière neuve du jour neuf lorsqu’elle est encore rose et dorée sur la lisière du ciel à peine bleu. Cet amour fort et sûr de ses silences, plein de sa tendresse emplit tout l’espace au-dessus du marais.
Mais rapidement l’argent se met à manquer si bien qu’à l’entrée de l’hiver, les offrandes gracieuses de la terre épuisées, après les derniers champignons, les dernières baies se font rares, et dans ces mois où chacun se blottit chez soi pour résister au froid, il n’y a plus de quoi manger pour deux et Jean ne trouve pas de travail.
Il pousse alors jusqu’à la ville espérant se faire employer. Le soir il rentre épuisé de Rochefort sans avoir pu trouver la moindre bricole à faire : pour oublier la faim, il raconte devant la cheminée les grands bateaux aux voiles blanches, le zéphyr et le noroît qui se sont joués dans ces voiles, les aventures très loin au-delà de l’horizon qu’elles ont murmurées à son oreille exercée qui sait écouter et déchiffrer les souffles aériens. Et l’un de ces soirs, après avoir écouté ces récits d’eau et d’air, ces respirations du large, ces chants et ces danses dans la caresse ou la colère des vents, d’une voix douce, elle lui dit : « fabrique-moi un métier à tisser : pour toi, je tisserai une belle pièce de voilure que tu pourras aller vendre. Tu devras seulement me promettre de ne pas chercher à me voir à l’ouvrage. »
Jean fabrique un métier et un paravent pour dissimuler sa bien –aimée au travail.
Pendant 3 jours et 3 nuits sans boire ni manger, elle actionne la navette : Jean entend le tac-tac, tac-tac continu du métier. Lorsqu’elle s’arrête, c’est dans la pièce un grand silence. Elle sort de derrière le paravent, un peu amaigrie, le regard brillant et elle lui tend une toile moelleuse, gonflée, presque vivante comme tissée d’air et de vent. Jean s’empresse d’aller jusqu’au grand port. Il trouve acquéreur sans difficulté pour cette voile que l’on de la peine à tenir pliée . Avec la somme gagnée il achète tout le nécessaire. Et le superflu aussi…
Le printemps est de retour . Le marais reverdit, les cigognes sont là, dans les airs, dans les nids, chassant les grenouilles aux canaux. Et l’argent apporté par la toile vendue fond comme la glace au soleil.
Jean demande naturellement à sa compagne de tisser à nouveau. Il sait qu’il vendra fort cher ce qu’elle réalisera et cette fois il économisera. Jean doit insister auprès de l’aimée.
4 jours et 4 nuits derrière le paravent, elle tisse. Inquiet, il a souvent la tentation de regarder mais il a promis. A la fin de la 4° nuit, au moment où les étoiles pâlissent elle arrête le métier et elle apparaît, faible , très pâle : dans les mains de Jean, elle glisse une toile si soyeuse, si douce, si légère qu’elle lui semble tissée de nuages très blancs. « Ce sera la dernière », dit-elle
Avec l’argent, Jean n’achète que le nécessaire.
Les cigogneaux grandissent dans le marais. Ils vont bientôt prendre leur envol pour des terres plus chaudes. C’est alors que Jean voit venir à lui le riche armateur qui lui a acheté les précédentes pièces de tissu.
« Cela fait longtemps que je cherche. Vends-moi donc une autre coupe de cette même toile ». Jean refuse. Il sait qu’elle a dit que c’était la dernière fois
« Je te paierai bien. Tu auras de quoi vivre pour ta vie entière »
De quoi vivre pour la vie entière et ensuite plus de souci !!!! Il se fait fort alors de la convaincre.
D’abord elle refuse, secoue la tête. Mais il insiste tellement « de l’argent pour la vie entière ! » Et tristement elle cède. Pendant 5 jours et 5 nuits le tac-tac, tac-tac du métier, de la navette, résonnent dans la masure. Au 5° jour elle ne s’est encore arrêtée ni pour boire ni pour manger et Jean s’inquiète
« Veux-tu un peu de soupe ? du poisson ? »
Aucune réponse. Seulement le claquement lancinant de la navette, le frottement du peigne.
« Mais il faut qu’elle s’arrête !. Après tout je peux la remplacer, elle va m’apprendre. »
Il serait heureux de faire ça plutôt que de la voir se fatiguer ainsi. Il finit par passer sa tête derrière le paravent .Son regard se rive aux deux yeux noirs et brillants mais il reste figé, glacé, sur place : un long bec –navette claque désespérément et arrache aux ailes ouvertes et ensanglantées les dernières plumes, le fin duvet sur le poitrail. Sa femme-cigogne exsangue tisse à son propre plumage une voile d’écume ourlée de vents.
Des deux yeux noirs roulent une larme et aussitôt dans un bruit étouffé, la femme-oiseau s’arrache au métier auquel elle est encore liée et s’envole, malgré ses ailes et son corps abîmés.
Jean ne l’a jamais revue.
Lorsqu’il a repris ses esprits il a attendu longtemps que les cigognes reviennent, qu’elle revienne. Chaque nuit d’orage, il espère entendre frapper à sa porte.
On dit qu’il a appris à tisser, qu’il a installé le métier près de la fenêtre et qu’il tisse en regardant le marais, cette tapisserie de terre et d’eau, parfois écharpée de brumes, parfois azurée d’un ciel où la ligne d’horizon n’est qu’un trait de plume imperceptible.
Brigitte Agulhon, d’après un conte traditionnel japonais
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